Ahlem Bensaidani, Laura Carpentier Goffre, L'écartèlement














 Toutes deux militantes et doctorantes (respectivement en droit et en sociologie politique), nous sommes parties d’une envie commune de lancer une réflexion collective autour du concept d’intersectionnalité, souvent mobilisé dans les milieux universitaires et militants mais dont les enjeux concrets ne sont pas toujours évidents à saisir. L’intersectionnalité consiste à appréhender les rapports sociaux et les formes d’exploitation / oppression / domination qui en découlent (le triptyque initial étant sexisme, racisme, inégalités économiques) comme étant imbriquées, ce qui implique de penser conjointement les différentes luttes émancipatrices.

 Nous souhaitions aborder ces questions à travers une forme à mi-chemin entre les codes académiques et artistiques : revisiter l’outil de la « conférence gesticulée » nous a alors paru tout indiqué. La conférence gesticulée est un outil d’éducation populaire, qui mêle « savoirs froids » - de type universitaire - et « savoirs chauds » - tirés d’éléments autobiographiques -, développée par la Scop le Pavé [1], notamment par Franck Lepage. Notre présentation la revisite en ce qu’elle mêle des dialogues fictifs, inspirés d’entretiens ethnographiques ou de situations vécues (au travail, à l’université, dans les cercles militants, etc.), et nos lectures. Nous avons choisi d’entremêler ces matériaux, d’insérer des discours savants au cœur des dialogues des protagonistes, afin de donner de la chair au concept abstrait d’intersectionnalité.

 Ce premier extrait cherche à illustrer par les rapports de pouvoirs entre des femmes de positions sociales différentes, en l’occurrence une « nounou » et son employeuse, déconstruisant ainsi le mythe de l’homogénéité de la catégorie « femme » :

- Sarah : Je suis désolée pour le retard, ma patronne m’a encore tenu la jambe pendant une demi-heure…

- Chloé : Mais tu lui as dit que t’étais étudiante ou elle en a juste rien à faire ? Déjà qu’à cause d’elle t’arrives souvent en retard en cours…

- Sarah : Ben oui, mais tu sais bien comment elle procède pour grappiller mon temps… elle me demande comme ça avec son ton mielleux « Ah ! Ma petite Sarah, vous pourriez rester un peu plus, soyez gentille, faites ceci, faites cela… Bientôt elle me demandera de donner le bain au chien !…

- Chloé : Mais envoie-la promener !

- Sarah : C’est impossible avec sa façon de présenter les choses…toujours comme si c’était un service rendu entre amis… ou qu’il fallait que je fasse passer le bien-être de sa fille avant tout le reste… alors qu’elle sait très bien que je peux pas me permettre de refuser, parce que j’ai besoin de ce boulot…

(Silence gêné)

- Sarah : Oh ! Tu sais pas ce qu’elle m’a dit aussi ? Elle m’a fait une sale réflexion sur ma robe, elle me trouvait apparemment trop bien habillée pour faire sa bonniche…

- Chloé : Ca me rappelle ce que j’ai lu dans un livre de Caroline Ibos [2] sur les nounous ivoiriennes à Paris… Elle expliquait que le recours à une nounou ou à une femme de ménage permettait de déplacer les conflits liés au travail domestique entre mari et femme vers des rapports d’oppression entre employeuse et employée, avec souvent des éléments racistes sous-jacents… Si je me souviens bien, des chercheuses nord-américaines allaient jusqu’à analyser les antagonismes entre ces deux femmes en termes de « compétition », avec pour enjeu la différentiation entre la maîtresse de maison et l’employée de maison et pour arbitre le maître de maison… En gros, vu qu’elle peut quand même pas t’imposer un uniforme pour t’étiqueter « bonniche » comme au XIXème siècle, elle se sent menacée dans sa position dominante parce que tu ne te promènes pas en haillons !

- Sarah : Elle croit vraiment que ça m’intéresse d’être à sa place ! [rires]

 Dans ce second extrait, nous souhaitions tout d’abord apporter des éléments de réflexion sur l’ambivalence de l’humour, qui, s’il peut être un outil subversif, est également souvent un vecteur de pouvoir, de stigmatisation et de « silenciation ». Nous voulions également questionner les rapports de pouvoirs qui peuvent exister entre des individus appartenant à différentes catégories sociales stigmatisées et opprimées :

- Personnage 1 : T’as vu que Sarah a commencé à trainer avec les féministes ?

- Personnage 2 : C’est trop une vendue cette meuf ! Pff, ça m’étonne pas, de toute façon, depuis qu’elle sort avec ce Blanc là…

- Personnage 1 : Oh ça va ! Elle aurait pu faire pire, ça aurait pu être un asiat’ ! Dans tous les cas, elle a perdu au change par rapport à toi… Hein, negro ?!

- Personnage 2 : …

- Personnage 1 : Oh, c’est bon je rigole ! C’est cette meuf qui t’a fait perdre le sens de l’humour ou quoi ?!

- Personnage 1, enfermant le Personnage 2 dans une boîte : "Tu n’as pas d’humour". Sous-entendu "tu ne sais pas ce qui est drôle alors que moi je le sais. Je te suis supérieur car je sais ce dont on doit rire, et tu es bête de ne pas le reconnaître en riant de ma blague".

- Personnage 2, levant le doigt depuis sa boîte et se relevant peu à peu : Je rappelle quand même qu’il n’y a pas si longtemps encore, le droit de rire était dicté par le roi. La cour attendait toujours de voir si le roi riait pour rire à son tour. Preuve s’il en est que le rire est bien l’apanage des puissants.

- Ensemble : Celui qui dicte ce dont on peut rire, c’est celui qui place les normes, qui définit les limites, qui dit ce qui est acceptable et ce qui ne l’est pas. [3]

[1] http://www.scoplepave.org/
[2] IBOS, Caroline. Qui gardera nos enfants?, Editions Flammarion, Paris, 2012.
[3] Dialogues extraits de l’article « L’humour est une arme » sur le blog « L’égalitarisme c’est pas ce que vous croyez. »

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